l’appel de la forêt

C’est en allant sur le motif, dans le bois dont il vient de me vanter le chaos et l’esquisse d’ordre qu’il a essayé de lui donner que j’ai soudainement découvert le dessein de Max que j’ai du mal à percevoir tant cela fait longtemps que nous travaillons ensemble. En levant le regard au dessus de mon horizon habituel, il avançait entre les cimes et l’élancement des troncs. J’ai reconnu ses récits : les entrelacs, réseaux de branches ciselés, les figures des troncs et des nuages de feuilles, les reflets changeants, éclats et étouffements flottants malgré la pesanteur dans leurs équations d’astrologues – mêmes rythmes, mêmes balancements, mêmes densités, même perte de la verticale dans ces confessions dispersées.

Max dans son bois, ce bois qu’il façonne à partir de ce qu’il est, de ce qu’il a été, et en le laissant se déployer lui-même, m’est apparu comme une de ses figures nées d’une métamorphose discrète de la matière au cœur d’un réseau d’énergies pulsionnelles.

Mais sa sculpture ne se donne pas comme surgit une vision d’où naît un dessin, elle se parcourt, et le parcours a besoin de temps.

Le temps de la sculpture est d’abord celui qui joue dangereusement avec les lois de l’équilibre et de la résistance des matériaux. Un jeu qui se reconnaît dans le frémissement des voiles d’argile, la constellation fragile des résilles, l’inclinaison de la masse à la limite de la chute – ces sculptures sont impossibles à mouler.

Le temps de la sculpture est aussi celui de la réception et il nous conduit à un temps métaphysique qui les traverse : celui de la mémoire, la dimension, comme dit Max, celle qui relie les éléments, celle qui relie un fait vivant à tous ceux qui nous habitent.

Le temps de la réception est celui dont je dois m’accommoder car il diffère d’une peinture où l’ensemble peut servir de repère dès qu’on en a besoin, en un coup d’œil. Ici, l’ensemble est une chose de l’esprit, il faut avoir fait plusieurs fois le tour de la sculpture pour prendre avec soi les énergies à l’œuvre : derrière cette figure, cette cascade, derrière ce profil, un autre replié, la direction que prennent ces cadences, le glissement subtile de cette joue enflée… Alors que dans nos habitudes d’observation nous tenons « les choses en cercle autour » de nous, devant la sculpture de Max, nous tournons en cercle autour des choses : retournement vers l’intérieur de la vision, la vision retournée comme un gant.

Le temps actif qui impose de se souvenir de ce qu’on vient de voir et qui nous cache ce vers qui la forme nous emmène est évidement ce temps métaphysique qui nous entraîne dans le tourbillon, la tempête, le maelstrom des métamorphoses. La sculpture de Max dispose, organise, orchestre les images dans un réseau d’apparitions et d’occultations, entre des figures symboliques ou tutélaires simples (mains, dormeurs, Janus, corps, visages expressifs etc.) et des formes complexes (traces, réseaux, creux profonds, fentes, voiles, enroulements etc.). Certaines sont récurrentes ou répétées, d’autres, singulières. Ce temps, malaxé par l’argile docile (qui parfois se révolte en s’affaissant) est un temps musical, le même temps que celui des symphonies de Brahms ou des nocturnes de Chopin mais c’est aussi le temps existentiel de la mémoire qui nous dépasse.

Ce qui m’est apparu également en dessinant moi-même le bois de cette vision, c’est comment Max parcours ces espaces en inventant ses figures quand je les scrute à la recherche des absents. Ces dessins sont des appels, l’un appelle ceux qu’ils connaît, l’autre appelle ses inconnus.

On peut connaître des personnages, des figures, on peut les méconnaître, on ne peut pas les inconnaître.

La langue nous autorise à les connaître mal, mais ne nous donne pas de mot pour nommer le fait de ne pas connaître alors qu’on sent leur existence. Ignorer c’est passer volontairement à côté de la présence : la négation de savoir alors qu’il s’agit ici de savoir sans connaître… Le langage condamne cette absence à rester une négation alors qu’elle est active psychiquement dès lors qu’on observe dans le réel ces présences inconnues.

Max possède trop d’ancêtres, il m’en manque trop.

Max a hérité d’un domaine en ruine, j’aime les maisons abandonnées.

Sur une abondance de matière, Max choisis ses figures, sur le drap immaculé, je réserve les espaces.

Max efface et souligne, j’espace et ponctue.

Réseaux de figures, constellation d’absences.

Max cultive le chaos primordial à même le dessin, je plonge mon regard dans le même chaos et en dessine la récolte. Ce qui est commun à nos deux chemins est le rythme, langage primordial de l’esprit.